Jour de grève

Je suis professeur des écoles et ce mardi 27 septembre 2011, je suis en grève.

Je travaille dans une petite école (6 classes) du neuvième arrondissement de Marseille située dans un environnement naturel privilégié (juste à côté du futur parc national des Calanques). Sur le plan humain – enseignants, enfants, parents, personnel municipal -, les relations sont des plus sereines au quotidien et le travail d’équipe y est une réalité.

Enseignant depuis douze ans, titulaire de mon poste depuis quatre ans, j’exerce dans des conditions humaines et matérielles que je considère plutôt très favorables. Cette année, j’ai une classe de CM1 avec 20 élèves, dont quelques-uns rencontrent des difficultés “ordinaires”.
Je n’ai jamais été aussi impliqué et passionné par ce métier que je ne le suis aujourd’hui.

Bref, sur un plan professionnel, je pourrais presque me déclarer “comblé” et faire l’autruche en me réjouissant de ma situation personnelle. J’ai pourtant décidé de me mettre en grève ce mardi 27 septembre… Je sais trop bien que mon cas n’est pas la norme, que ma situation exceptionnelle est précaire et que les tensions sont nombreuses et multiples pour de très nombreux amis et collègues enseignants.

Il faut voir avec quelle morgue et quel mépris notre sinistre de l’Éducation Nationale prend en compte le message qui lui est adressé ce jour (“Une grève fin septembre dans l’éducation nationale, ce n’est pas révolutionnaire »)… mais cela n’a rien de très surprenant non plus.

On reproche assez souvent aux enseignants de ne pas expliquer précisément les motifs d’un mouvement de grève. Voici deux raisons principales, chacune d’elle étant suffisante se mettre en grève !

1 – L’école a été dépouillée

Le sinistre de l’Éducation Nationale, Luc Chatel – qui a été autrefois “chef de produit” dans la division marketing de l’Oréal –  a conservé quelques réflexes de son ancien métier, en tentant d’appliquer une logique comptable (efficacité, rentabilité) l’Éducation Nationale :
– non remplacement d’un départ en retraite sur deux ;
– suppression des postes d’enseignement spécialisé pour les élèves en difficulté (RASED) ;
– diminution du nombre de remplaçants “parce que c’est insupportable qu’un enseignant ne soit pas devant des élèves”.

Bilan : moins 14.500 postes en 2010, moins 16.000 en 2011 et encore moins 14.000 prévus en 2012. Au total, ce sont 80.000 postes, essentiellement d’enseignants, qui auront été supprimés au cours de la mandature 2007-2012 (10% des effectifs) !

Conséquences : sureffectifs dans les classes, non-remplacement des enseignants absents (heures perdues pour les élèves), élèves en difficulté sans béquilles… Peut-on encore parler de souci d’améliorer la qualité de l’enseignement ? Le savoir n’est pas une marchandise, « il ne s’agit pas de mesurer de la tuyauterie ! »

D’autres chiffres pour l’année 2011, tirés du rapport « Regards sur l’éducation 2011 » de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques, qui rassemble la plupart des pays démocratiques et développés, soit 34 états) :
– Les dépenses par élève du primaire sont 14 % inférieures à la moyenne de l’OCDE. Elles ont augmenté en moyenne de 34 % dans l’OCDE, et de 15 % au moins dans 23 pays (sur une trentaine). En France, l’augmentation a été de moins de 7 %.

– Entre 1995 et 2008, la part de l’éducation dans les budgets publics a augmenté en moyenne de 11.8 % en 1995 à 12.9 % en 2008, dans les pays de l’OCDE. En France, la part de l’éducation dans les budgets publics a diminué, passant de 11.5 % en 1995 à 10.6 % en 2008.

“L’Éducation coûte cher ? Essayez l’ignorance…”

2 – Le métier d’enseignant a été dévalorisé

Un chiffre édifiant : le nombre de candidats au concours de professeur des écoles à la session de septembre 2011 était de 18.000, contre 34.952 à la précédente session 2010, pour environ 3000 postes.

Le métier d’enseignant ne fait plus rêver, parce qu’il a été dévalorisé.

La formation initiale n’existe plus : désormais, c’est recrutement par concours, et direct en classe. S’il n’est pas nécessaire d’être formé pour enseigner, cela signifie qu’on n’a pas besoin d’apprendre le métier pour l’exercer : c’est bien le signe que c’est un métier sans valeur !
Et que dire des conditions d’entrée dans le métier, qui sont de plus en plus difficiles pour les courageux qui s’y engagent.

La formation continue a été réduite à peau de chagrin : terminés, les stages de 3 à 5 semaines au cours desquels on pouvait vraiment remettre en cause son façon de “faire la classe”, et réaliser ensemble des ateliers d’échanges de pratiques d’outils pour la classe… Désormais, un stage d’une semaine est un luxe et l’essentiel des temps de formation se résume à des demi-journées rasoir sur les “innovations” imposées d’en haut (l’histoire des arts en 2010; la morale en 2011… trop enthousiasmant).

Les salaires sont à la traîne ! En France, le salaire moyen des enseignants du primaire ou du secondaire est inférieur à la moyenne de l’OCDE, aussi bien pour les enseignants débutants, que pour ceux qui ont 10 ou 15 ans d’expérience professionnelle.
Entre 1995 et 2009, le salaire des enseignants ayant au moins 15 ans d’exercice a progressé
en valeur réelle dans tous les pays de l’OCDE… sauf en France et en Suisse.

Ce sont donc bien des choix politiques (les fameuses “réformes nécessaires”de ces dernières années, notamment) qui sont à l’origine de l’état de délabrement de l’école aujourd’hui.

Enseignants de l’école publique ou privée, membres de syndicats, d’associations d’éducation populaire, de collectifs de parents, ou de mouvements pédagogiques, nous sommes nombreux à contester en ce jour la politique éducative menée en France ces dernières années.

A quelques mois de l’élection présidentielle, nous réclamons aujourd’hui d’autres choix pour l’école !

En bonus, une petite vidéo réalisée par le collectif PEC (parents et enseignants en colère) de Besançon et du Doubs à l’occasion de la rentrée 2011 : école en danger, les Playmobils à l’école de la République.

Bon c’est pas tout ça, j’ai manif.

On peut me dire sans rémission
Qu’en groupe en ligue en procession
On a l’intelligence bête
Je n’ai qu’une consolation
C’est qu’on peut être seul et con
Et que dans ce cas on le reste…

(Jean Ferrat)

Crédit image : Attention école, by Henry Salomé (Photo personnelle – licence CC-BY-SA-3.0) via Wikimedia Commons

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